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Teisho : Présentation du maître zen Jakusho Kwong

Teisho : Présentation du maître zen Bill Jakusho Kwong
Par Michel Go Shin Ménard
13 novembre 2016

 

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C

e teisho c’est une présentation d’un maître zen soto dans la lignée de Shunryu Suzuki qui s’appelle Jakusho Kwong. Je tiens à remercier Veronica qui me l’a fait connaître. Un teisho, comme nous l’a déjà expliqué Raphaël Doko Triet, ce n’est pas écouté avec notre tête seulement. Le teisho, c’est d’abord révélé le dharma, le rendre vivant. Mais le dharma est toujours présent, en nous et autour de nous.

Durant le teisho, tout est enseignement, tout est le dharma, peu importe comment nous écoutons. Il y a les mots, il y a ce qui n’est pas dit, le silence, même les bruits, les sons environnants. En fait, ce n’est pas tellement apprendre quelque chose de nouveau mais découvrir, au sens de mettre à découvert, de devenir intime avec quelque chose que l’on connaît déjà.

Je vous parle donc de Jakusho Kwong parce que j’ai été impressionné par sa pratique, par son enseignement, surtout, par le fait que c’est tout à fait notre pratique. Je vous le présente en situant quelques jalons biographiques de sa vie, quelques anecdotes qui donnent un peu la saveur du zen soto tel qu’il a été introduit aux États-Unis par Shunryu Suzuki. JAKUSHO KWONG – Maître Zen, son nom de naissance est Bill Kwong. C’est un chinois né en 1935 à Santa Rosa en Californie près de Sonoma Mountain.Dans les années 1950, il fait partie de la beat generation et en lisant D.T. Suzuki et Alan Watts, il s’intéresse, comme d’autres, au «beat zen», c’est-à-dire à un zen fasciné par la recherche du satori, décrit dans leurs livres comme d’un état de conscience nouvelle à rechercher, à acquérir. C’était une quête pour chercher quelque chose qui leur manquait, mais en cherchant principalement à l’extérieur, tout comme dans les drogues et dans les nouvelles expériences de toutes sortes à l’époque. Qu’on pense à Dharma Bums de Jack Kerouac.

En 1958, Shunryu Suzuki s’installe à San Francisco et il commence alors à pratiquer avec lui. De sa rencontre avec Suzuki, il dira que c’est vraiment la première personne qu’il rencontre dans sa vie, tellement sa présence comme personne simple, ordinaire et sincère offrait un échange dans lequel on recevait quelque chose et qu’on était reçu. Plus tard, il dira qu’il y avait déjà là, à ce moment-là, la transmission du dharma, sans qu’il le sache. Alors il s’installe dans la pratique du soto zen, parfois qualifié de square zen en précisant que c’est son amour pour Shunryu Suzuki qui l’aidera à accepter la pratique austère du zazen.

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Shunryu Suzuki et Jakusho Kwong

En 1960, il reçoit, avec d’autres, la cérémonie d’Ojukai, (cérémonie de boddhisattva, de réception des préceptes) sans trop savoir de quoi il s’agissait. À ce sujet, il précise que Shunryu a dirigé cette cérémonie sans explications préalables, disant qu’ils comprendraient tous plus tard. C’était sa façon dit-il de protéger leur esprit de débutant. Suzuki répétait souvent que recevoir les préceptes du bouddha c’était devenir l’enfant du bouddha et de vivre avec l’esprit du débutant. Il disait : « dans l’esprit du débutant, il y a de multiples possibilités alors que dans l’esprit de l’expert, il y en a peu».

Il deviendra tenzo et en 1969, reçoit l’ordination de moine. En 1970, il est shusso pour la période d’ango à Tassajara, dirigée par Dainin Katagiri Roshi, venu du Japon pour aider Suzuki et qui formera plus tard le centre zen du Minnesota.
Il était pressenti par Suzuki pour recevoir la cérémonie du shusso, de hosenshiki, mais Suzuki Roshi est mort en 1971, sans qu’ils aient pu compléter la transmission. Les autorités du soto zen en Amérique et au Japon lui ont alors demandé de poursuivre ses études auprès de Kobun Chino Roshi, qui était venu à San Francisco en 1967 pour aider Shunryu Suzuki. C’est ce qu’il fit et pendant 5 ans il voyageait 200 milles une fois par semaine pour se rendre à Los Altos où résidait ce maître. C’est à son fils aîné, Hoichi, que Suzuki avait demandé pour compléter la transmission à Jakusho, ce qui fut fait au Japon en 1978. Hoichi dira à cette cérémonie : «techniquement, Jakusho reçoit la transmission du dharma de moi mais dans le cœur (l’esprit), il la reçoit de mon père à travers moi».

De cette cérémonie, Jakusho dit qu’avec le temps, il réalisa que beaucoup de sagesse, de connaissances et d’expérience sont transmis i shin den shin, de cœur à cœur, sans qu’on s’en rende compte sur le moment. À partir de ce moment-là, tout le reste de la vie consiste à poursuivre, approfondir cela. Comme si l’on avait allumé un bâton d’encens qui pointe vers soi-même.

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Sonoma Zen center

Dans la foulée qui a suivi la mort de Shunryu, qui consacra Richard Baker comme son successeur, il quitte la Sangha du San Francisco Zen Center et déménage à Sonoma, fonde le Sonoma Mountain Zen Center qui deviendra le temple Genjoji dont il est l’abbé. Ce fut en fait un début pour lui, tout comme nous le précise souvent Raphaël : « lorsqu’on devient boddhisatva, lorsqu’on devient moine, lorsqu’on reçoit le shiho, à chaque fois, c’est un début ». Ce début a été d’abord d’approfondir l’étude, la connaissance de lui-même. Au-travers son rôle de chef de temple, au-travers la maladie, parce qu’il a eu un cancer en 1976. C’est très touchant d’ailleurs comment il parle de ses défauts, de ses limites, ouvertement, presque en dérision de lui-même. Par exemple, comment il réagit lorsqu’un disciple le quitte, son degré d’attachement, sa déception.

Dans son temple, il y a un stupa, construit avec des pierres qui viennent de Tassahara et qui contiennent une partie des cendres de Shunryu Suzuki. En 1984, Hoichi Suzuki Roshi, a présidé une cérémonie d’inauguration de ce stupa à Sonoma Mountain avec des cendres de son père qui venaient du Japon. La veuve de Shunryu était présente. Ce fut une journée de joie et de grande célébration, marquant un pas décisif dans la transmission du zen aux États-Unis, qui contrastait avec le fait qu’à la même époque, Richard Baker était destitué de son statut de successeur de Shunryu Suzuki. À la fin de cette journée, Jakusho prit la parole et dit :

Plus nous pratiquons, plus nous réalisons que nous pratiquons sans aucun but autre que pour exprimer la gratitude. La gratitude devient le plus précieux trésor et notre pratique est une façon de la témoigner, de la redonner.

Jakusho KwongDans ses enseignements, il revient souvent sur la tendance qu’il a observée chez les pratiquants et chez lui-même à rechercher la forme parfaite, une façon parfaite de faire les choses. Il dit : «Devenez l’ami de vous-même, c’est ce que j’essaie de faire avec moi-même. Soyez plus détendus. Ne cherchez pas le parfait zen». Au début de leur pratique, trop de pratiquants pensent que la pratique est parfaite et qu’eux-mêmes ne le sont pas. Essayez d’être parfait, trop voir les erreurs des autres, ses propres erreurs, est aussi une forme d’attachement à la représentation qu’on a de la perfection de la pratique. A mesure que l’on développe une confiance en soi-même, on peut laisser aller cette recherche de la perfection et réaliser que notre pratique sur la Voie est tout à fait la pratique de notre perfection si l’on veut, qui inclut aussi nos imperfections. D’ailleurs, lors de la journée de la cérémonie de mise en terre des cendres de son père à Sonoma Mountain, quelqu’un demanda à Hoichi s’il croyait que son père avait fait des erreurs. La vie d’un maître zen répondit Hoichi, est une erreur continuelle. Nous ne devons jamais oublié l’esprit derrière la forme. Lorsqu’une personne pointe un doigt à la lune, quelque chose a instigué ce doigt à pointer vers la lune. C’est l’esprit derrière le geste. Suzuki, dit-il, nous a appris l’esprit de la forme. Il donne l’exemple d’un pratiquant d’Islande qui vient à son temple tous les étés pour participer à une pratique intensive. Il a beaucoup d’arthrite et il s’assoit en zazen sur une chaise. Il m’a prouvé dit-il qu’il est possible de pratiquer shikantaza dans une chaise.

84En 2002, il a produit une série d’enseignements sous forme audio, dans un coffret de 6 CD, présenté avec l’anneau de la Voie comme devanture et qui porte comme titre « Breath sweeps mind ». Ce titre fait référence à comment la respiration, lorsqu’elle est pratiquée avec le corps et l’esprit en unité comme en zazen, devient le son perceptible mais silencieux de notre souffle. Perceptible parce que l’ouïe est notre sens le plus archaïque, qui demeure toujours ouvert même dans notre sommeil, qui est aussi le dernier à nous quitter au moment de notre mort, qui est donc intimement associé à notre présence au monde. Seul notre esprit peut le fermer, nous sommes alors ailleurs, et perdons notre présence à ce qui se passe. Aussi, être concentré sur notre respiration, c’est entendre le son de notre souffle, ce qui tonifie notre présence en zazen et qui a le pouvoir de balayer, de nous libérer de notre esprit compliqué. «Breath sweeps mind». Suivre sa respiration, y être attentif devient comme écouter le son du vent, devenir le vent. Il n’y a plus de soi, plus personne qui écoute. Notre esprit s’est fondu dans l’esprit vaste.

Une des significations de l’anneau de la Voie est que la quête spirituelle, bodaishin, est toujours quelque chose de complet en soi qui n’a ni début ni fin. Peu importe où nous commençons, on finit au même endroit sur la Voie. Il ne s’agit pas de se rendre quelque part. La Voie ne nous change pas. Jakusho explique que c’est comme lorsqu’il y a une panne de courant et qu’on cherche ses clés. Tout est noir et notre totale attention est mobilisée pour les chercher. Tout est là dès le début.

La pratique consiste à développer cela. Petit à petit, on développe une stabilité actualisée dans la confiance en notre nature originelle, notre nature de Bouddha. Dans cette perspective, la pratique du zen ce n’est pas apprendre quelque chose de nouveau, et je reviens ici aux remarques du début, mais de revenir à une intériorité, une profondeur, une sagesse que nous possédons déjà, souvent appelée nature de Bouddha ou, dans ce dojo, lumière silencieuse.

 

Pour poursuivre la réflexion: 

  • Le coffret audio « Breath sweeps mind ».  (Sera bientôt disponible à la bibliothèque pour les membres.)
  • Quelques vidéos présentés sur Viméo : cliquer ici
  • Page officielle du Sonoma Mountain Zen Center.